4 décembre 2019

Notre proposition face au numérique : Instaurer une dotation pour chaque citoyen

Par Marianne de Chambrun

« Hideux dans leur apothéose les rois de la mine et du rail, ont-ils jamais fait autre chose que dévaliser le travail ? Dans les coffres forts de la bande ce qu’il a créé s’est fondu. En décrétant qu’on le lui rende le peuple ne veut que son dû. »

Les entreprises du numérique ont apporté ces dernières années un changement profond à nos modes de vie. Elles ont créé de nouveaux territoires, ouvert de nouvelles conquêtes, elles ont redessiné nos manières de communiquer, de nous informer, de nous engager, de consommer, elles ont bouleversé nos modes de travail, fait disparaître des milliers de métiers tout en en créant de nombreux autres. Elles ont changé notre monde mais, si elles nous offrent de nouvelles libertés, elles créent de nouvelles injustices et de nouveaux asservissements.

Eblouis par les gains immenses qu’elles nous ont offerts dans notre quotidien, de proximité, d’immédiateté, de transparence, nous devons être vigilants aux contreparties lourdes qu’elles nous font payer et dont nous n’avons souvent peu conscience.

Nous luttons ici contre les nouvelles injustices que créent les entreprises du numérique et, plus spécifiquement, les GAFAM. Dans ce nouveau monde qu’elles nous ont construit, nous veillons à ce que la pensée politique soit présente pour y faire vivre nos valeurs et nos combats pour la liberté, l’égalité, la justice et la solidarité.

Avec des modèles économiques en apparence souvent fragiles, des revenus directs des clients et partenaires généralement trop faibles pour couvrir leurs coûts particulièrement élevés, les entreprises du numériques développent des modes de rémunérations innovants, des créations de valeur annexes à travers notamment l’usage de nos données. Si elles brulent ou ont brulé beaucoup du cash de leurs actionnaires c’était et c’est pour s’installer de façon incontournable sur un marché essentiel : celui des données personnelles.

Nous le savons aujourd’hui, dès que nous réalisons une action par internet, à l’aide d’application, ou d’appareils connectés, nous laissons derrière nous une somme d’informations utiles aux entreprises et qui sauront être revendues ou utilisées pour maximiser des gains futurs. Cette création de valeur, ces gains, cet argent, nous, citoyens, n’en recevons rien. Limité au rôle de consommateur nous ignorons que nous sommes aussi des producteurs.

A certains moments, nous acceptons de leur laisser ces informations, lorsqu’elles nous semblent compléter le coût d’un service que nous croyons voir diminuer. A d’autres moments, nous ne savons même pas que nos données sont captées, ni dans quels buts, nous ne savons pas qu’elles créent de la valeur et combien. Comment savoir alors si nous avons intérêt à céder ces informations ?

Personne ne sait clairement et, donc, personne ne cède en connaissance cause.

Cédons-nous ces données au juste prix en les échangeant contre un service ou un usage ? Combien devrions-nous réellement recevoir si on considère la richesse créée par la suite ? Notre liberté est limitée par le manque de visibilité et de connaissance.
Toute réduction de la liberté des individus est une nouvelle forme d’exploitation.

Le marché, si on l’admet comme modèle, pour être pur et parfait, nécessite une information transparente de tous. L’Etat, si on le pense meilleur que le marché, assure cette information.

Notre modèle est plus l’Etat que le marché mais peu importe. Ce qui compte est que dans tous les systèmes les citoyens, consommateurs, usagers, contribuables, doivent savoir.

Nous avons volé l’or des indiens d’Amériques en leur donnant des poignées de verroteries.

Nous avons volé la vie des africains envoyés à l’esclavage contre quelques marchandises et prébendes.

Le capitalisme a volé la vie, la santé et la famille des ouvriers contre ses profits.

On se scandalise en pensant à l’injustice dont ils ont été victimes, ignorant la valeur de ce qu’ils cédaient.

On se scandalise en pensant à l’abus de naïveté, de l’innocence de ces hommes et femmes.

On devrait surtout comprendre que cela n’a été possible que grâce à leur absence d’organisation consciente.

Aujourd’hui peu se scandalisent devant notre naïveté collective, devant le cynisme de certaines entreprises qui utilisent et font grassement fructifier une de nos richesses propres sans que nous en ayons même conscience.

Dans un système ou l’argent est roi, où il se concentre dans les mains des plus puissants, nous sommes chacun possédant d’un trésor, celui de notre vie quotidienne, celui des informations que nous produisons chaque jour sur la plus menue de nos activités. Ce trésor est capté avidement par des entreprises apatrides. Il est capté à notre insu la plupart du temps, il est capté sans que nous ayons conscience de sa valeur, mais ceux qui le captent en connaissent le prix et savent ce qu’ils nous volent.
Dans un monde où les injustices se font toujours plus criantes, nous pensons qu’il est nécessaire de lutter contre tout ce qui contribue à enrichir les uns aux dépens des autres.

Dans un monde où le commerce est roi, nous pensons que le commerce doit être juste et ne pas léser ses clients.

Dans un monde où la stabilité de nos institutions est mise à mal, où les populismes montent, nous pensons que la démocratie et ses représentants sont garants de l’équité et de la régulation des activités commerciales pour informer et protéger les plus vulnérables, pour informer et protéger chaque citoyen.

Nous proposons donc l’instauration d’une dotation pour chaque citoyen, payée par les entreprises captatrices, commercialisatrices ou utilisatrices de nos données personnelles.

Cette dotation viendrait en compensation de la richesse qui nous est ponctionné quotidiennement et ce dès notre plus jeune âge et tout au long de notre vie. Elle pourra être versée en une fois au citoyen à sa majorité ou par un premier versement à la majorité couvrant les données captées lors de son enfance puis sous forme de rente tout au long de sa vie. Le montant de cette dotation sera fixé de façon à couvrir la valeur de la donnée utilisée et pourra être revue en fonction de l’actualisation des technologies et donc de la valeur utilisée.

Cette rétribution sous forme de dotation ne normalise pas le « commerce de la donnée », elle représente une correction d’une inégalité flagrante.

Elle a l’avantage de ne pas renvoyer l’individu seul face aux GAFAM pour aller négocier le prix de sa propre donnée mais de représenter une action collective et portée par nos institutions pour créer plus d’égalité et plus de solidarité.

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