23 janvier 2020

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci

Par Delphine Pineda

Nombreux sont aujourd’hui les citoyen(ne)s français(es) à avoir cet étrange sentiment : ce droit politique fondamental, protégé par notre Constitution, qui consiste dans notre démocratie à pouvoir manifester son opposition et à pouvoir circuler librement en toute sécurité pour l’exercer, se réduit peu à peu comme peau de chagrin sous le pouvoir actuel.

Alors certes, la France n’est pas encore revenu aux temps où ceux aux commandes envoyaient l’armée contre leurs opposants et où les morts par centaines et parfois milliers étaient comptabilisés.

Il est cependant indéniable que, alors que nous sommes « en temps de paix », nous assistons depuis quelques mois à une sorte de bascule dans quelque chose de jamais vu depuis bien longtemps : le retour de l’emploi de la violence par l’Etat contre des populations civiles manifestant en masse.

Cet emploi de la violence est voulu, il est justifié et organisé, tant dans les discours et les mots employés par le pouvoir, que grâce à l’utilisation massive d’armes « de guerre » « à létalité réduites » et de techniques de coercition dangereuses, interdites dans pratiquement toutes les autres démocraties européennes. L’utilisation massive de ces armes et techniques de coercition a évidemment entrainé un nombre effarant et jusqu’alors inconnu de morts et de blessés parmi ceux qui ont osé exercer ce droit protégé par notre Constitution.

Après la Guerre d’Algérie : éviter au maximum le contact entre forces de l’ordre et manifestants

Cette bascule est de taille. Car il faut se rendre compte que depuis la fin de la Guerre d’Algérie jusqu’aux années 2000, tous les pouvoirs français en place redoutent plus que tout d’avoir à répondre d’un manifestant étendu sur le sol suite à une charge policière…
Ainsi en est-il de mai 1968, plus grande explosion sociale de l’après-guerre. Tout est mis en oeuvre par le préfet de l’époque, Maurice Grimaud, pour éviter un bain de sang, allant même jusqu’à écrire, dans une lettre adressée à chacun des fonctionnaires de police : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière » et de fait cette période de révolte connait peu de violences graves et aucun drame n’est réellement à déplorer en dehors de la mort par noyade du militant maoïste Gilles Tautin le 10 juin 68 alors qu’il était poursuivi par la police.

En 1986, la mort de l’étudiant Malik Oussekine, massacré par des policiers à moto, crée un tel émoi dans l’opinion que dès le lendemain, le ministre démissionne, la loi contre laquelle les étudiants manifestaient est retirée, et les pelotons de voltigeurs dont faisaient partis les policiers massacreurs sont supprimés. Suite à ce drame, tous les gouvernements qui suivent redoutent plus que jamais d’avoir à répondre d’un nouveau manifestant étendu sur le sol lors d’une charge policière. La doctrine du maintien de l’ordre est encore adaptée.

Tout est fait désormais pour empêcher les contacts entre forces de l’ordre et manifestants afin d’éviter au maximum les morts et les blessés, tant du côté des forces de l’ordre que des manifestants. Ce principe restera le fondement de toutes les politiques de maintien de l’ordre public jusque dans les années 2000.

Le revirement des années 2 000

Le journaliste et spécialiste du maintien de l’ordre David Dufresne, explique dans Libération : « Ce n’est que depuis les années 1990-2000 que l’on assiste à une remilitarisation des forces de l’ordre et, de fait, à la fin de ce maintien de l’ordre à la française, un maintien de l’ordre qui était pourtant considéré comme un modèle à l’étranger. En témoignent les tirs tendus de LBD (lanceur de balles de défense), qui n’ont plus rien à voir avec l’ancienne doctrine ».

C’est en effet au début de ces années là qu’un début de durcissement en matière de gestion de l’ordre public est constaté. Une volonté politique nouvelle est affichée : interpeller et judiciariser le plus facilement et rapidement possible.

Malgré le fait qu’elles soient la plupart du temps non formées ou très mal formées au maintien de l’ordre public, les brigades anti-criminalité (les fameuses BAC) ont donc désormais pour tâche d’aller au contact des manifestants et populations civiles afin d’interpeller.

Et ce n’est évidemment pas tout. Cette police « anti-criminalité » est également équipée d’armes « à létalité réduite », telles que les fameux flash-ball, puis les LBD40 et les grenades. Cette police obtient en outre la possibilité de décider de façon autonome comment et à quel escient employer ces armes de guerre « à létalité réduite », et ce indépendamment d’un ordre ou d’une stratégie plus globale venus d’une hiérarchie supérieure.

Et elle va au contact, essentiellement au cours d’opérations de police menées dans les banlieues de plus en plus gangrénées par la drogue, les règlements de compte violents entre clan rivaux, et les trafics en tout genre.

Les affrontements deviennent récurrents dans un certains nombre de cités, des gens sont blessés, tués, dans une relative indifférence. Quelques voix s’élèvent pour exiger que l’Etat de droit n’abandonne pas entièrement ces « territoires perdus de la République », et qu’une véritable politique de la ville soit enfin menée, mais elles sont bien faibles, trop faibles.

Et puis Emmanuel Macron et les siens arrivent au pouvoir

Et puis Emmanuel Macron et les siens arrivent au pouvoir. Ils mettent très rapidement en place une politique ressentie comme profondément injuste par toute une partie de la population française qui décide de se mobiliser et de se retrouver massivement sur les ronds-points et et tous les samedis dans les villes, afin d’exiger de la part de celui qui est devenu en quelques mois de pouvoir « le président des seuls très riches sur le dos de tous les autres » plus de justice fiscale, sociale, démocratique…

La réponse du gouvernement est brutale et sans équivoque : le ministre de l’Intérieur et tout le gouvernement parlent immédiatement de populations « hostiles » et « factieuses », forcément « antisémites » et « islamistes » et évidemment « poujadistes », forcément violentes et finalement illégitimes à revendiquer quoi que ce soit. Et la troupe des BAC, cette troupe mal préparée pour gérer l’ordre public et rappelons-le sur-armée, est envoyée « au contact », au « corps à corps » afin de faire plier ces très récalcitrants « Gilets Jaunes ».

Tous les termes visant consciemment ou inconsciemment à indirectement légitimer contre ces « factieux » la violences des policiers sont employés par le pouvoir. Une forme d’impunité est même de fait accordée aux policiers mal préparés et sur-armés en n’exigeant pas d’eux qu’un certain nombre de règlements élémentaires soient appliqués, notamment celui qui impose que tout agent puisse être identifié grâce au port obligatoire d’un numéro RIO (Référentiel des Identités et de l’Organisation), ou bien ceux qui exigent qu’une utilisation très précise des armes de guerre allouées à chaque policiers soit mise en oeuvre. Et évidemment un nombre de morts, de blessés et de mutilés sans précédent en France est peu à peu comptabilisé.

Et ainsi, pour la première fois, ce ne sont plus les Français des banlieues gangrénées par la drogue, ou bien ces militants politiques « radicaux », qui sont touchés dans leurs chairs par l’usage de ces armes de guerre policières mais bien celles et ceux qui appartiennent à cette France périurbaine, rurale, travailleuse, jusqu’alors silencieuse, qui ne parvient plus à boucler ses fins de mois, alors que d’autres choyés par le pouvoir n’ont jamais été aussi riches et puissants.

Le citoyen-manifestant, qui dans une démocratie « normale » telle que la notre était protégé et même aidé dans l’expression de ses droits et éventuellement protégé de ses propres débordements ou des casseurs qui auraient infiltré son mouvement, est de fait désormais ouvertement considéré et désigné par le pouvoir comme étant un ennemi, avec peut-être/probablement l’idée plus ou moins consciente du pouvoir, que finalement une bonne manifestation est assurément une manifestation qui n’a pas lieu, qui n’a plus lieu.

Et il aura fallu treize mois, treize longs mois et une infinité de vidéos et un nombre de blessés et de mutilés sans précédent en France pour que le plus haut niveau de la presse et une partie des responsables politiques prennent enfin la mesure de la violence de la répression mise en place en France contre des citoyens utilisant leur droit constitutionnel à manifester :

25 éborgnés (20 par Flash-Ball LBD-40, 5 par grenade de désencerclement), 5 mains arrachées par grenade lacrymogène à effet de souffle Gli-F4 (3 mains totalement arrachées, 3 et 4 doigts arrachés), 1 pied déchiqueté par Gli-F4, 1 testicule amputé par LBD-40, 1 audition perdue par Gli-F4, 9 pertes de dents (1 à onze dents, dont deux cas avec une perte d’une partie de la gencive), 2 pertes d’odorat par LBD-40 dans le nez »”.
à ce bilan déjà très lourd, il convient d’ajouter aussi ces 151 enfants agenouillés pendant 3 heures à Mantes-La-Jolie, humiliés les mains sur la tête, surveillés par des policiers qui les insultent et les filment, et puis évidemment ces 3 morts que personne ne peut oublier : Zineb Redouane à Marseille, touchée en décembre 2018 par une grenade lacrymogène, Steve Maia Caniço à Nantes, tombé dans la Loire lors d’une intervention policière d’une extrême violence une nuit de la fête de la musique, et Cédric Chouviat, mort le 5 janvier des suites d’un placage ventral d’une brutalité sans nom qui lui fracture le larynx…

Une accumulation vertigineuse, avec à chaque fois pour seule réponse des autorités :
– Les jeunes de Mantes-La-Jolie ? Circulez il n’y a rien à voir.
– Les blessures de Geneviève Legay ? Circulez il n’y a rien à voir.
– Des mains et des pieds arrachées, des éborgnements, des gens défigurés à vie ? Circulez il n’y a rien à voir.
– La mort de Zineb Redouane ? Circulez il n’y a rien à voir.
– La mort de Steve ? Circulez il n’y a rien à voir.
– La mort de Cédric Chouviat ? Circulez il n’y a rien à voir.

Sauf que dans tous ces cas, grâce aux réseaux sociaux et aux travail de quelques journalistes, nous savons tous désormais qu’il y a précisément à voir…

Et les Français et le monde entier ont peu à peu appris que pour la première fois en France depuis la Guerre d’Algérie, et dans le cadre d’une révolte sociale, le corps à corps violent et dangereux où chacun prend le risque de laisser sa peau est devenu un mode opératoire organisé et soutenu par le pouvoir.

Nous avons précisément appris que ces violences policières ont pour la première fois depuis bien longtemps un caractère systémique voulu; nous avons précisément appris qu’elles relèvent pour la première fois depuis bien longtemps d’un choix politique et d’une stratégies du « maintien de l’ordre » décidés au plus haut sommet de l’Etat;

Et nous avons précisément appris que ce pouvoir qui cherche à garder la main grâce à cette violence a une conception inquiétante de sa relation au peuple français : celle précisément du « eux contre nous » qui à notre avis ne fera assurément pas cesser la spirale des tensions et des oppositions, ennemies absolues en France d’un quelconque rassemblement des Français autour de leur président.

C’est dit.
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David Dufresne, Maintien de l’ordre, Fayard
Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Un splendide isolement, Les politiques françaises du maintien de l’ordre.
LIBERATION – «On assiste à une militarisation du maintien de l’ordre»
https://www.liberation.fr/france/2020/01/14/on-assiste-a-une-militarisation-du-maintien-de-l-ordre_1773093
Pourquoi le gouvernement refuse d’entendre parler de violences policières
http://www.slate.fr/story/173193/violences-policieres-gilets-jaunes-gouvernement-ministere-interieur-deni%20
L’EXPRESS – Violences policières : comment le discours de l’exécutif a évolué depuis un an
https://www.lexpress.fr/actualite/societe/violences-policieres-comment-le-discours-de-l-executif-a-evolue-depuis-un-an_2114446.html

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