18 juin 2018

Retour sur la démocratie tactile d’Emmanuel Macron : Viser l’écume, cela ne fait pas peur

Par Julien Dray et Daniel Goldberg

Fin avril, L’Engagé(e) questionnait la supposée habileté tactique d’Emmanuel Macron consistant à flatter ses interlocuteurs puissants pour tenter de les amadouer et de les faire basculer du « bon côté », c’est à dire le sien, celui de ses vues pour lui-même, l’Europe, la planète et plus encore. Force est de constater l’échec de cette démarche : Donald Trump comme Vladimir. Poutine ont pris plaisir à jouer avec le président français comme avec un débutant.

Il serait facile de dire que la situation internationale est simple. Mais accumuler autant de déconvenues en quelques semaines sur des sujets majeurs pour notre avenir commun commence à faire beaucoup pour un président que certains voyaient, il y a peu encore, capable par son aura, des sourires et une poignée de main de rétablir une gouvernance juste dans une mondialisation apaisée.

Bien sûr, l’Aquarius restera une tâche dans la maestria supposée du pouvoir en place, avec ce navire passé à quelques kilomètres des côtes françaises alors que Paris, immobile, admonestait Rome pour son inaction, soudant d’ailleurs ainsi les Italiens autour de leur nouveau gouvernement aux vues pourtant inquiétantes pour l’Europe entière.

Entre les États-Unis, la Russie et la Chine, se dessine un nouveau Yalta économique, non encore stabilisé du fait de la volonté des USA d’établir des relations bilatérales non déficitaires.

En regard, l’impuissance européenne aurait mérité une autre hauteur de vue que de viser un multilatéralisme théorique. Au lieu de cela, non seulement Donald Trump a fait ce qu’il avait dit concernant la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien, comme sur les taxes sur l’acier et l’aluminium, mais il a profité du G7 pour ridiculiser un sommet qui somnolait et ses membres tétanisés, rabrouer fortement, pour le spectacle, Justin Trudeau et se jouer de son « ami » Emmanuel Macron, lui-même « cornérisé » par Angela Merkel qui s’est imposée une nouvelle fois comme la réelle dirigeante de l’Europe.

Car Donald Trump, dégagé de toute velléité concernant le devenir du monde, n’a comme objectif que les élections de midterm en novembre prochain et le fait qu’il pourra alors se retourner vers les citoyens américains, et notamment les ouvriers de l’automobile, en disant qu’il aura stoppé les importations de voitures allemandes.

On ne peut reprocher aux Américains, aux Chinois ou aux Russes de jouer leur partition. Mais ce qui se passe sous nos yeux aujourd’hui est la traduction en rapports de forces internationaux d’une Europe incapable de proposer un destin pour elle-même comme pour le monde.

C’est le résultat d’une Europe qui souffre toujours des mêmes maux!

Une concurrence libre et non faussée à l’avantage de la seule Allemagne, et dans une moindre mesure des Pays-Bas -, d’une Europe qui, pour se guérir de la crise de 2008, puis des dettes européennes de 2011, a misé à grand tort sur l’austérité généralisée sur le dos des peuples aujourd’hui en colère.

C’est la conséquence d’une Europe qui n’éradique pas l’évasion fiscale et tolère des paradis fiscaux en son sein, facilitant ainsi une gestion à l’aveugle des échanges économiques internationaux et toutes les tentations protectionnistes.

C’est aussi le constat d’une Europe qui n’est vue par les peuples européens eux-mêmes que pour comprimer les déficits publics à coûts de rabots salariaux, mais qui refuse de prendre les mesures efficaces à juguler les trop-pleins d’excédents allemands, qui, par trop d’épargne et trop peu de consommation, minent la croissance de tout le continent.

Évidemment, D. Trump n’a pas la même contrainte : il joue et, pour le moment gagne, sur la scène internationale comme dans son propre pays, tandis que les citoyens européens, du nord au sud, de l’est à l’ouest, se jettent chaque jour un peu plus dans les bras des démagogues de chaque pays qui surfent sur le déclassement des classes moyennes et populaires.

La grandeur de la France consisterait à proposer un chemin capable de remobiliser les Français et les Européens en faveur d’une Europe puissance, maître de son destin, d’une Europe soudée dans la compétition internationale et qui, pour cela, se rappellerait ce pour quoi elle a été créée.

Certes, dans un but d’éviter de nouvelles tueries en son sein, ce qui est le cas depuis soixante-dix ans maintenant. Mais l’ensemble des mouvements de replis nationaux, voire régionaux, centrifuges, fait s’accumuler un peu plus les nuages au-dessus de nos têtes. A force de crises successives et sans projet commun, c’est l’ensemble de l’édifice européen qui pourrait disparaître laissant alors ouvert toutes les destinées possibles.

En juin 1941, deux militants italiens antifacistes, Altiero Spinelli et Ernesto Rossi, rédigèrent le Manifeste de Ventotene « pour une Europe libre et unie ». Ils jetaient les bases d’une construction européenne fédérale et relevaient que, une fois sorti des heures les plus sombres, le continent européen ne pourrait se prémunir d’y replonger qu’en dépassant les égoïsmes nationaux et en régulant effectivement les échanges économiques au service du développement humain.

Voilà ce qu’on attendrait aujourd’hui d’un président capable d’influer sur le destin de son temps, plutôt que de courir après les évènements et de vanter comme seul projet que de s’insérer au mieux dans la course darwinienne de la mondialisation financiarisée.

C’est là aussi où ce qu’il reste des gauches européennes doit s’exprimer pour espérer retrouver une crédibilité : sortir des demi-mesures et des slogans rabâchés pour proposer un chemin aux citoyens qui l’espèrent encore et leur permettre d’être de nouveau acteurs de leur destin.

Ce sera tout l’enjeu des prochaines élections européennes qui seront décisives, beaucoup plus que les précédentes, tant au niveau du continent qu’à l’intérieur de chaque scène politique nationale.

Julien Dray et Daniel Goldberg

 

 

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