14 janvier 2020

« Police partout, justice nulle part » (1)

Par Delphine Pineda

« Ce gouvernement, je le caractérise d’un mot : la police partout, la justice nulle part. » (1)

Cédric Chouviat, 42 ans, père de 5 enfants âgés de 3 à 21 ans est mort par asphyxie « avec fracture du larynx » suite à un banal contrôle routier effectué par les forces de l’ordre qui ont semble-t-il une fois encore fait un usage disproportionné de la force que leur octroie la République française.

« Que le ministre Christophe Castaner reconnaisse la responsabilité des policiers dans la mort de mon fils. Et qu’il ne cache pas la vérité, qu’il ne camoufle pas les faits comme ça a été le cas jusqu’à présent », a commenté, dans un entretien à un grand journal français, le père de la victime Christian Chouviat (2)…

Le fait est aujourd’hui que Monsieur Chouviat n’a pas tord et que la mort violente de son fils intervient dans un climat de défiance lourd, très lourd, à l’égard de ceux qui commandent les forces de l’ordre et gèrent l’ordre public en France.
Souvenons-nous de Zineb Redouane morte à Marseille frappée au visage par une grenade lacrymogène en fermant les volets de son appartement, souvenons-nous de Steve Maïa Caniço mort noyé un soir d’été suite à une charge policière totalement disproportionnée lors d’une joyeuse fête de la musique, rappelons-nous que depuis le mois de novembre 2018, sur 640 manifestants, 49 mineurs et lycéens, 29 passants, 116 journalistes et 33 médics, plus de 867 signalements de violences policières ont été recensés, 2 décès constatés, 318 blessures à la tête enregistrées, 25 éborgnements et 5 arrachements de mains comptabilisés par le journaliste David Dufresne (3)… et autant de classements sans suite faute de preuve ou de possibilité d’identification des potentiels coupables, notamment par absence de port du numéro permettant de les identifier, pourtant obligatoire…

Oui, le fait est aujourd’hui que à cause d’un pouvoir trop avide de briser tout mouvement contestant dans la rue sa politique et afin de pallier aux absences de réponses d’un pouvoir qui semble être sourd à toutes les revendications, peurs et angoisses qui s’expriment depuis plus d’un an dans la rue, nous sommes nombreux à avoir le sentiment désormais d’être entrés dans quelque chose de nouveau en France, quelque chose de jamais vu depuis la Guerre d’Algérie, une sorte de guérilla, de guerre, où l’affrontement physique entre la police républicaine et ceux qu’elle est censée servir et défendre est de mise. Pour la première fois depuis très très longtemps, les morts et les blessés surgissent et s’entassent à la pelle dans l’espace public français, la plupart du temps sans un mot des autorités pour les blessés et tués, sans un mot des autorités pour calmer le jeu, sans un mot des autorités pour apaiser et faire chuter et stopper une tension de plus en plus palpable entre elles et celles et ceux qu’elles violentent.

Même à l’étranger, des voix s’élèvent (4). « La police française est considérée comme l’une des plus violentes d’Europe » par nombre de pays amis et alliés et nombre d’instances internationales respectées : ainsi par exemple dans le journal allemand Die Zeit (qui est l’équivalent du Monde), on souligne que « l’arsenal des armes » utilisées par la police française est « beaucoup plus large » qu’en Allemagne où ne sont utilisés que les jets d’eau et les gaz lacrymogènes. De l’autre côté du Rhin, les « grenades de désencerclement et les flashballs », qui « ont défiguré des dizaines de personnes en France » sont interdits. Et plusieurs journaux étrangers de citer également ces mots lourds de sens de Michelle Bachelet, haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU : « Je suis inquiète de la répression des manifestants au Vénézuela, en France et au Soudan » et qui souligne que en France, pays de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, même les journalistes ne sont plus épargnés par les violences policières.

Alors certes, nous sommes tous tous conscients que la police fait un travail compliqué et souvent difficile, et qu’elle doit être défendue et ses conditions de travail respectées. Mais oui, il y a désormais un « mais »…
N’oublions jamais que la banalisation de la violence par les forces de l’ordre, l’augmentation du nombre de victimes que ces violences entrainent sont des faits politiques qui ne peuvent laisser insensible et rester sans réponses dans une démocratie telle que la notre : il ne peut y avoir en effet de démocratie sans respect absolu de l’intégrité physique des citoyens et citoyennes de la part de ceux censés les protéger, et nous nous devons de le rappeler.
N’oublions jamais également que la force publique est la force que la communauté consent à déléguer au mandataire pour garantir la sécurité publique dans le respect de la dignité humaine, matrice de tous les droits de l’Homme. Ce consentement général est la base du contrat social qui nécessite l’adhésion et le respect de tous pour s’en prévaloir. Et la aussi nous nous devons de le rappeler.
Souvenons-nous d’ailleurs qu’à une époque autrement troublée, et auprès de ceux dont il avait la charge, le préfet de police Maurice Grimaud avait abordé franchement le sujet des excès dans l’emploi de la force ainsi : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même. (…) Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites ». C’était le 29 mai 1968 (6)…

Oui, les violences policières contre des populations civiles et la dérive autoritaire d’un pouvoir contre elles sont des faits graves dans une démocratie.

Oui, le fait qu’elles restent impunies est inadmissible dans un Etat de droit.

Oui, elles doivent cesser.

Oui, il faut confier le maintien de l’ordre aux forces appropriées, et non pas aux bacs ou au policiers de la sureté urbaine.

Oui, il faut mettre en place l’interdiction des LDB 40 et autres armes inutiles et pratiques dangereuses.

Oui, il est désormais nécessaire de mettre en place une commission indépendante qui dresse le livre noir de cette répression contre des populations civiles (5).

Oui, rappelons-nous tous enfin peut-être que c’est bien le préfet Grimaud, celui qui a su faire face dans le justice et l’humanité à une autre révolte de rue, qui est aujourd’hui considéré par tous et dans tous les livres d’Histoire comme un « grand Homme », et non le préfet Papon…

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(1) – « Ce gouvernement, je le caractérise d’un mot : la police partout, la justice nulle part. » Victor HUGO (1802-1885), Assemblée législative, avril 1851.
Le parti de l’Ordre est devenu impopulaire, par ses lois trop réactionnaires ; les monarchistes sont divisés sur le nom d’un candidat, après la mort de Louis-Philippe (26 août 1850). Louis-Napoléon Bonaparte se pose en homme providentiel (…) Hugo est désormais son principal opposant. Le libéral en lui est révolté : le président de la République manipule l’opinion et exploite à son profit la peur. Des troubles dans le pays affolent le bourgeois. et Victor Hugo s’oppose fermement et victorieusement à la tentative du président de réviser la Constitution pour prolonger son mandat présidentiel.
(2) – Mort d’un livreur à Paris : l’autopsie fait état d’«une fracture du larynx», la famille dénonce les policiers :
https://www.liberation.fr/france/2020/01/07/mort-d-un-livreur-a-paris-l-autopsie-fait-etat-d-une-fracture-du-larynx-la-famille-denonce-les-polic_1771895?utm_medium=Social&utm_source=Facebook#Echobox=1578418017
(2) – Le défenseur des droits va ouvrir une enquête sur la mort du livreur Cédric Chouviat :
https://www.nouvelobs.com/justice/20200109.OBS23241/le-defenseur-des-droits-va-ouvrir-une-enquete-sur-la-mort-du-livreur-cedric-chouviat.html
(3) – « Quelque chose est pulvérisé. », entretien avec David Dufresne :
https://positions-revue.fr/entretien-avec-david-dufresne/?fbclid=IwAR0JkB_rEuCBrteGuYxM8_jJ4Vr3e8Y3uhawjVIipNakBIFXMEWzwo9KHwM
(3) – Notre enquête vidéo : comment la police a grièvement blessé un « gilet jaune » le 16 novembre sur la place d’Italie à Paris :
https://www.lemonde.fr/police-justice/video/2019/12/11/notre-enquete-video-comment-la-police-a-grievement-blesse-un-gilet-jaune-le-16-novembre-sur-la-place-d-italie-a-paris_6022448_1653578.html?fbclid=IwAR1Maz_ueBPdBuRvCkxwD1TbPFHHG9RUrPlJmZqzUfQ7LaiHnC5xiExERvw
(3) – « Gilets jaunes » : un an après les brutalités commises par la police dans un Burger King, les ambivalences de l’IGPN :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/26/gilets-jaunes-le-piege-du-burger-king-le-1er-decembre-2018_6020509_3224.html?fbclid=IwAR2J8tWxa2Ue1io8IVwDDb1P6MPUL2sMhEEg3hLKSbv19LVKXXSi-X2yGjM
(3) – Tir de LBD sur Lilian, 16 ans : la plainte de sa mère classée sans suite :
https://www.rue89strasbourg.com/exclu-tir-lbd-lilian-16-ans-strasbourg-plainte-mere-classee-163408?fbclid=IwAR2QyfJ4FHZrwX5tlm3K0F2hfkgFRuvVCknzdZreTFsYOedOwnJXWmFhn14
(3) – Ce que l’on sait de la mort de Steve Maia Caniço à Nantes :
https://www.lemonde.fr/societe/video/2019/07/30/ce-qu-on-sait-de-la-mort-de-steve-maia-canico-a-nantes_5495042_3224.html
(3) – « Gilets jaunes » : comment l’engrenage des violences s’est mis en place :
https://www.lemonde.fr/societe/video/2019/05/18/gilets-jaunes-comment-l-engrenage-des-violences-s-est-mis-en-place_5463754_3224.html
(3) – Violences policières : le gouvernement maintient la ligne dure :
https://www.liberation.fr/france/2019/11/14/violences-policieres-le-gouvernement-maintient-la-ligne-dure_1763471
(4) – Mit Gummigeschossen, Tränengas und Wasserwerfern :
https://www.zeit.de/politik/ausland/2019-06/polizeigewalt-nantes-paris-eskalation-christoph-castaner-frankreich?wt_zmc=sm.ext.zonaudev.twitter.ref.zeitde.share.link.x&fbclid=IwAR1yZDYv-jBTyuDMYQATh68OrYOdi4pzObJYc7bYRKVdiZ3LLrvZRE9fJmI
(4) – Macron’s Yellow Vest Response Makes Putin Look Soft :
https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2019-01-09/macron-s-gilets-jaunes-response-makes-putin-look-soft?fbclid=IwAR1-D0IEcLsSLkhLpalpSC7So7qiZZtOnucAOzpThiCqzAVt0-rU8maEjPc
(5) – Le Défenseur des droits demande la « suspension » de l’usage des lanceurs de balle de défense :
https://www.nouvelobs.com/societe/20190117.OBS8659/le-defenseur-des-droits-demande-la-suspension-de-l-usage-des-lanceurs-de-balle-de-defense.html
(6) – 29 Mai 1968: Lettre de Maurice Grimaud, Préfet de Police, aux policiers :
https://blog.francetvinfo.fr/police/2018/05/05/29-mai-1968-lettre-de-maurice-grimaud-prefet-de-police-aux-policiers.html

 

 

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