Violences policières, ultime digue de la monarchie républicaine ?


Dans les démocraties européennes, depuis 1945, et en particulier la France, pays où les conflits sociaux donnent le plus souvent lieu à des manifestations spectaculaires et éruptives, le maintien de l’ordre est axé sur le respect de la personne humaine, la gradation de la riposte, le respect d’une doctrine et d’une éthique. On fait baisser la tension en évitant la confrontation au strict nécessaire.

La gestion de la crise issue du mouvement des Gilets jaunes marque une rupture profonde de la doctrine de maintien de l’ordre en France. Dans ce conflit, le pouvoir Exécutif a pris la responsabilité d’un affrontement violent avec des armes qui ne sont pas utilisées dans les autres pays et avec des méthodes qui ont occasionné plus de 156 mutilations légères ou lourdes de nos concitoyens. 11 morts, plus de 1 000 blessés. Des médecins hospitaliers prennent en photo eux-mêmes des hématomes énormes, des joues arrachées, des membres lourdement blessés. Même mai 68 n’a pas connu ce nombre de victimes. et tout celà dans un silence assourdissant du Président de la République, du Premier Ministre et du Ministre de l’Intérieur.

Après la crise sociale, les gilets jaunes ont mis à jour une crise démocratique. Emmanuel Macron est englué désormais dans la plus grave crise politique de la Vème République. Sa seule réponse est désormais l’ordre.

Il ressort tout l’arsenal répressif des heures les plus tristes des tensions de la Vème République, de Raymond Marcelin aux motos Pasqua, ces voltigeurs qui occasionnèrent la mort de Malik Oussékine.

Jamais depuis le début de ce conflit, ni Emmanuel Macron, ni Edouard Philippe, ni Christophe Castaner n’ont appelé à la retenue des forces de l’ordre. Encouragées par une prime, des distributions de médailles de la Légion d’Honneur, les forces de l’ordre sont utilisées par le pouvoir Exécutif pour frapper l’opinion, décrédibiliser le mouvement de contestation avec des mises en scène parfois scabreuses, comme à Mantes, afin d’assurer l’ordre.

Plusieurs choses sont en cause dans cette affaire.

En premier lieu, à la différence de la police judiciaire, de la sécurité routière, le maintien de l’ordre est éminemment politique. Plus encore lorsque c’est à Paris que se situent les manifestations. Le maintien de l’ordre y est sous commandement direct de la Préfecture de Police qui prend elle-même ses ordres du Ministre de l’Intérieur et de l’Elysée. Les décisions qui consistent à sur-protéger l’Elysée, délaisser des zones, accroître directement la tension sont prises par le politique.

En deuxième lieu, le maintien de l’ordre à la française s’effectue désormais avec des armes qui ne sont pas utilisées ailleurs en Europe et dont on sait le potentiel létal : flashballs, LBD, grenades de dés-encerclement… Ces armes sont utilisées de manière offensive et non défensive. On a vu des dizaines de tirs tendus de flashballs au-dessus du torse par des policiers qui sur certaines vidéos tirent sur les manifestants comme à la foire.

Cette stratégie de la tension finit par provoquer ce qu’elle appelle : une montée de la violence, que l’Etat pense endiguer aujourd’hui en ressortant la vieille loi anti-casseurs de feu le RPR…

Le nouveau monde est à ce point suffoquant qu’il n’a d’autre solution que d’asphyxier les Français avec des gaz lacrymogènes plutôt que de « tout poser sur la table » dans un débat réellement ouvert et dont les conclusions ne sont pas déjà connues.

Les forces de l’ordre sont excédées, fatiguées parce qu’elles sont employées à tout dans ce ressaut sécuritaire que traverse notre pays. Les CRS et les gardes mobiles sont employés à pacifier les banlieues et plus seulement au maintien de l’ordre. Les BAC sont employées à du maintien de l’ordre alors que leur métier est d’arrêter en flagrance.

Le faible nombre de poursuites des violences policières par les parquets témoigne aussi d’une vieille méfiance entre police et justice. Et ces dernières années on a vu, avec la montée en force de la communication directe sur les chaînes d’information en continue, des syndicats de police faire indiscutablement pression sur la Justice. Un verdict pas conforme aux attentes et un syndicat de police brocarde le laxisme des juges. Un policier mis en cause et le tribunal de Bobigny devient le théâtre de manifestations nocturnes, en treillis et cagoules.

Le week-end du 3 janvier, c’est un syndicat de commissaires de police qui annonçait avoir identifié le « boxeur » de la passerelle Léopold Sédar Senghor et lui promettait qu’ils allaient le chercher et lui apprendre le code pénal… Lorsqu’un syndicat de police se comporte ainsi, nous ne sommes plus dans le cadre légal, nous ne sommes plus dans le cadre républicain.

Et toujours le même silence du premier flic de France…

Le pouvoir exécutif marche sur des oeufs. Jamais la sociologie des manifestants n’a été aussi proche de celle des forces de l’ordre. Comme il a peur de la fraternisation, le pouvoir pousse à la dureté, à la pression et à la répression. Cette stratégie est funeste.

Il suffit de lire les nombreux blogs tenus par des avocats pour comprendre cette dérive. La dénonciation virulente de la violence d’Etat par les avocats est le signe d’une des plus grave crise que traverse notre pays, depuis 1789. Les avocats sont toujours montés en première ligne pour dénoncer l’arbitraire, les violences inutiles…

Il ne s’agit pas d’excuser la moindre violence commise par des casseurs ou des simples gilets jaunes. La stratégie développée par Emmanuel Macron est aujourd’hui responsable de dizaines de mutilations, de visages défigurés, de blessés lourds et de morts. Jamais la France n’avait connu cela depuis Fourmies. Ce pouvoir vit, agit et réagit dans la peur.

Il faut aujourd’hui faire baisser la violence de part et d’autres. Mais Il n’y aura pas de débat national réussi avec la menace de flashball sur la tempe. L’Etat doit se montrer exemplaire. Il doit maintenir une distance des forces de l’ordre avec les manifestants. Il doit écouter les recommandations du défenseur des droits sur les armes mutilantes qui ne sont pas appropriées au maintien de l’ordre.

Ce n’est pas une reculade ou un échec, ce serait un progrès.

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