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Etats Unis : une condition nécessaire mais pas suffisante ! – Edito lettre n°99

Par Julien Dray 

A ce stade, on ne peut plus douter. Joe Biden sera le prochain président des Etats Unis. Dans la plupart des démocraties du monde entier, on exprime un « OUF » de soulagement. Cette élection américaine aura monopolisé beaucoup de notre temps, parfois un peu trop.

L’emballement de la Gauche en général et de la Gauche Française en particulier pour le candidat démocrate est symptomatique d’une frénésie anti-Trump qui ne dit pas son nom. Si on pouvait souhaiter la défaite de Trump, fallait-il soutenir inconditionnellement Joe Biden ? était-il besoin d’aller jusqu’à en faire un « François Mitterrand » à l’américaine ? Lorsque l’on connait le positionnement idéologique du candidat démocrate, c’est assez étonnant !

En tout état de cause, ce que l’on nous annonçait comme « plié » d’avance a cependant confirmé la fragilité des sondages divers et variés. On a l’impression que le monde des élites espérait tellement la défaite de Donald Trump, qu’il a anticipé une trop large victoire de son opposant. Ce n’a pas été le cas.

Le nombre d’électeurs, la dispersion des votes communautaires autrefois acquis à un camp, la forte mobilisation du vote populaire n’avait pas, loin s’en faut, été anticipé. Lorsque l’on constate que le perdant a obtenu davantage de voix que Barack Obama pour son deuxième mandat, on ne peut s’arrêter à commenter uniquement la victoire de Joe Biden.

Certes, elle est la condition nécessaire pour que les Etats Unis se débarrassent d’un pouvoir autoritaire, identitaire et parfois dangereux tant dans le discours que dans les actes. C’est la condition nécessaire pour que les Etats unis retrouvent le chemin de la responsabilité sanitaire, écologique et du multilatéralisme. C’est la condition nécessaire pour un retour des Etats unis dans les accords de Paris, dans l’OMS.

Pour autant, si la condition nécessaire est acquise, elle n’est pas suffisante.

La campagne électorale à mis en exergue des fractures qui n’ont pas disparu et qui se sont même visiblement renforcées. Donald Trump n’a pas conservé seulement sa base électorale, il l’a développée. Le populisme et la démagogie ont convaincu un large public parmi les classes populaires principalement mais pas seulement. L’individualisme associé au concept « America first » s’est étendu. Trump a perdu mais le Trumpisme demeure ! Les républicains ne l’ignorent pas. Il sera difficile de se débarrasser de son influence.

S’il est un paradoxe, comme souvent dans cette grande démocratie, c’est qu’à la fois on semble vouloir revendiquer plus de liberté individuelle et plus de protection de l’Etat ; La crise sanitaire n’y étant sans doute pas étrangère. L’équation apparaît donc très compliquée à résoudre, d’autant plus avec un sénat acquis à l’opposition.

La gestion de la crise sanitaire sera sans doute un test important d’orientation de la politique de santé dans un premier temps. Beaucoup de voix se sont exprimées contre la gestion erratique du président Trump qui a privilégié l’économie à la vigilance et à la santé de ses compatriotes.

Il y a de nombreuses leçons à retenir de cet épisode politique outre atlantique : sur la protection, la guerre commerciale et l’identité par exemple. Les démocrates devront certainement user de beaucoup de courage. Ils devront tenir compte de la demande de protection. Ils devront également parvenir à réconcilier les américains entre eux, très divisés aujourd’hui. Il leur faudra refonder un pacte social. Il leur faudra donner du sens à une ambition, emprunter le chemin d’une idéologie s’adressant aux couches moyennes et défavorisées : Oser les valeurs d’une gauche populaire. Bernie Sanders pourrait les y aider si, contrairement à la campagne des primaires, il n’est pas marginalisé par l’appareil.

On le voit. Loin de tout résoudre, l’élection de Joe Biden apparaît davantage comme un défi à relever que comme un long fleuve tranquille. On le sait aussi, ce qui se passe aux Etats Unis a souvent des influences dans le monde entier.

L’arrivée de Donald Trump avait favorisé le développement de régimes autoritaires les plus radicaux sur la planète ; espérons, sans trop d’illusions, que la victoire de Joe Biden favorisera celle de la démocratie et des forces de progrès !

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Elections américaines, retour sur image

Par Laure Pallez & Sylvie Poulain


Le 13 novembre aux Etats-Unis,

On reprend tout juste son souffle tant l’hystérisation du débat politique nous a tenus en haleine. Le taux de participation à cette élection a été le plus élevé depuis 1900 atteignant un record de 60% (+ 25 millions de votants vs. 2016), et ce en pleine pandémie. L’usage du vote par correspondance sur ces scrutins, qui a longtemps constitué une exception aux Etats-Unis, nous rappelle à quel point un processus de vote serein qui obtienne le consentement de la nation se prépare tôt.

Cette séquence électorale a aussi montré que le bipartisme politique américain va de pair avec une aversion de l’autre et un arbitrage au nom des valeurs, avec la télévision comme principal outil propagandiste, trop peu pédagogique. Ce contexte de polarisation politique croissante et de blocages politiques répétés au congrès freine la vie politique américaine. Ces 10 dernières années, les grandes réformes qui ont changé la vie des américains comme l’Obamacare (2010) ou la réforme fiscale de Trump (2017) ont été rares tant les tensions partisanes et les contraintes de la procédure législatives sont nombreuses.

Une autre observation porte sur le paradoxe que certains votes locaux met en exergue: dans un Etat très démocrate comme la Californie comment expliquer le rejet de rejet de la proposition 22 qui avait pour objet de requalifier le statut des travailleurs indépendants en salariés, peut-être parce que les plateformes ont dépensé 200 millions de dollars dans la campagne? Dans un Etat où les Républicains ont gagné des points comme en Floride comment expliquer le vote en faveur de l’augmentation du salaire minimum à 15 dollars de l’heure ? Les cartes sont un peu brouillées et on doit s’interroger sur la définition du progrès et ses contradictions en Californie, Etat qui d’un côté milite ardemment et à juste titre sur les enjeux climatiques mais qui de l’autre renvoie à plus tard la question des protections sociales des plus exposés à l’ubérisation de la société. En Floride, il existe aussi un paradoxe entre un électorat très libéral en défaveur de l’intervention de l’Etat et attaché à la liberté comme sanctuaire individuel mais qui prône dans le même temps une augmentation du salaire minimum.

La bascule des classes populaires a été l’enjeu des élections américaines et il s’agissait avant tout pour les candidats de redonner aux gens de la dignité en cette période sanitaire et économique si rude. La Rust Belt par exemple, cette zone du Nord et du Nord-Est des Etats-Unis, a été très suivie. L’impact du déclin de cette région désindustrialisée a été particulièrement sévère dans les centres urbains, comme Detroit qui a perdu environ la moitié de sa population depuis les années 70, voire les deux tiers à Youngstown, ancienne capitale de l’acier située dans l’Ohio. Pourtant ces villes ont voté majoritairement démocrate pour plusieurs raisons : d’abord c’est le Vice-président Biden en 2008 qui a été à la manœuvre du large plan de sauvetage de General Motors et ses fournisseurs et les gens s’en souviennent, ensuite pendant la campagne, Kamala Harris a mis l’accent sur le Wisconsin, un État « hanté par les fantômes de 2016 » car ignoré par Hillary Clinton. Joe Biden est parvenu avec succès à reconstruire le mur bleu du Midwest perdu en 2016 où l’éducation et la santé sont des thèmes centraux. La conquête de deux bastions républicains, la Géorgie et l’Arizona est aussi remarquable.

Le sort des classes modestes a toujours été et reste au cœur du projet démocrate et les résultats ont été serrés avec 4 Etats remportés par Joe Biden à moins d’1% près (Géorgie 0.2%, Arizona 0.5%, Pennsylvanie 0.6 et Wisconsin 0.7%). Donald Trump est resté largement majoritaire chez les ouvriers et les employés (toute origine ethnique et genre confondus), largement en tête dans les zones agricoles et rurales (54%) et a réalisé des scores étonnants chez les femmes (43%), les Latinos (32% dont 36% chez les hommes) et les Afro-américains (15% dont 18% chez les hommes). On peut déplorer ce vote « rouge » qui serait une simple transaction économique (narratif républicain : sauvegarde des emplois, fiscalité avantageuse – à court terme), ou au contraire y voir une forme d’émancipation si on est optimiste sur la nature humaine qui refuse d’être assignée à un carcan et pour qui la recherche de liberté individuelle peut primer sur l’objectif de réduction des inégalités.

Finalement, Donald Trump aura failli sur son propre terrain, alors même qu’il se présentait comme proche des « préoccupations des gens » par son incapacité à le démontrer quand il le fallait vraiment durant cette épidémie. Face au nombre impressionnant de contaminations (9,5 millions) et de décès (232,000), il n’aura jamais donné le sentiment de s’en soucier réellement.

Quels enseignements en tirer pour la gauche française ?

Le rapport de chacun à la mondialisation pose question dans cette élection. Les Etats-Unis vont continuer de remettre en question les excès de la mondialisation et les avantages qu’ils en tirent encore. Alors que le libre-échange avait grandement profité aux Américains depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce sera moins une priorité. Sans indépendance, notamment industrielle, il n’y a pas de véritable démocratie et cette idée se répand dans le camp démocrate. Le populisme de Trump n’aura pas réussi à déboucher sur un réel repli sur soi, sans doute parce que le trumpisme, lui-même, n’est pas un conservatisme.

L’élection de Joe Biden signifiera aussi la fin de la politique « America First » telle que pratiquée par Donald Trump et un retour au multilatéralisme avec la réintégration par décret présidentiel de l’Accord de Paris de 2015 dans le cadre plus global d’une politique d’investissements écologiques de 2 000 milliards de dollars, le retour dans l’OMS et des propositions de réformes exigeantes pour l’organisation, etc. Le pays ferait également son retour au sein du Conseil de droits de l’Hommes de l’ONU. La crise de la Covid-19 a montré l’affaiblissement des institutions internationales et ce volet politique est très attendu. Espérons aussi qu’une nouvelle ère de « commerce juste » reposant sur des accords définissant des standards élevés en matière d’environnement, de droits humains et du droit du travail débute. Sur ces sujets, l’internationalisme n’est pas seulement un atout, c’est la condition première de la réussite de nos luttes. La globalisation et l’interconnexion appellent à dépasser les frontières nationales car peu de problèmes rencontrés par les citoyens sont totalement dépourvus de racines internationales. Mettre en place une politique étrangère qui intègre les intérêts de la classe moyenne est le défi majeur sur lequel travaillent les think tanks progressistes aujourd’hui.

Enfin, cette élection a moins porté sur les différences exacerbées d’origine ethnique, de genre, d’orientation sexuelle, de « racisme systémique » voire de « domination patriarcale » que de perception du statut social, du coût de la vie et du rapport de chacun au reste du monde. La désignation de Joe Biden à la primaire démocrate donnait déjà des indications, le nouveau centre de gravité du Parti démocrate. L’universalisme est la clé de voûte du système politique que la gauche doit soutenir car il ne fait aucune exception à la dignité humaine qui doit être identique pour chacun quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Les démocrates auront la lourde tâche de rassembler le peuple américain tout en travaillant avec leurs partenaires qui défendent des valeurs communes, transmises par l’éducation.

Il est plus aisé de maquiller ou d’effacer la réalité du trumpisme que de remettre en question les présupposés idéologiques. Nous socialistes ne devons pas tomber pas dans ces travers et devons globaliser les luttes et surtout conserver notre libre-arbitre dans une société de communication et d’immédiateté, pour faire avancer le vrai progrès*.

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Déconne pas Jean-Luc !

Par Daniel Goldberg

Le ton de L’Engagé.e se veut bien sûr respectueux des personnes et il n’est pas question d’en manquer envers Jean-Luc Mélenchon à qui on peut reprocher sans doute beaucoup de choses, mais pas d’affirmer honnêtement les principes de ce qu’il pense juste.

Néanmoins, dans la série Baron Noir – à coup sûr dystopique ! -, Michel Vidal, alors qu’il est à la tête d’une formation émancipée de la gauche traditionnelle et se réclamant du peuple, est apostrophé de cette même façon parce qu’« on ne peut pas aller à la prochaine présidentielle dans cet état 1».

Ici, dans la vraie vie, nous n’avons pas le luxe de pouvoir manquer un nouveau rendez-vous décisif pour notre pays, en nous en remettant à des scénaristes de talent. Il nous revient d’écrire la page de 2022, celle d’un pays et de ses habitants fiers d’être en République dans un monde de conflits violents, de régimes autoritaires ne reconnaissant que la force comme régulation, un monde au futur dévoré par les défis écologiques et les urgences sociales.

Un monde où le pire de l’économie de marché financiarisée s’affranchit de toute régulation. Nous ne sommes sans doute pas à un moment de bascule vers un monde d’après, mais plutôt dans une sorte d’acmé capitalistique dans laquelle l’ensemble des risques sont reportés sur les états et sur les citoyens, de la flexibilisation de l’emploi en passant par les dettes et même maintenant les lieux de travail qui doivent être fournis par les salariés eux-mêmes.

Alors, disons-le d’emblée : en 2022, seule la victoire sera belle.

La défiance des citoyens s’étant à ce point ancrée depuis des années, toute participation visant essentiellement à préserver ses parts de marché politique pour un futur plus enviable sera non seulement vouée à l’échec, mais très sévèrement jugée par les femmes et de gauche qui nous espèrent encore. Et cela vaut pour toutes et tous, pas uniquement pour les Insoumis.

Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon a choisi de tirer seul les conséquences de la situation de la gauche et du pays. Il a présenté sa candidature et a obtenu en quelques jours les 150 000 soutiens qu’il jugeait nécessaire pour la valider.

En quoi cela conduit-il à une démarche potentiellement gagnante ? En quoi et avec quelle dynamique le programme L’Avenir en commun auquel il nous propose de nous rallier aura-t-il plus de succès que par le passé ? Pense-t-il être à ce point attendu pour marcher, seul, son chemin ? En quoi affirmer qu’il a déjà des équipes prêtes à gouverner est-il un gage pour les citoyens de gauche et écologistes qui ne l’ont pas suivi jusqu’ici ?

Au moment le plus fort d’une crise sanitaire qui conduit à un séisme économique et social sans précédent dans l’histoire récente, Jean-Luc Mélenchon devrait en revenir à François Mitterrand auquel il aime bien, avec raison, se référer.

Au creux de son parcours, celui-ci a écrivait « Un homme de gauche ne peut pas se contenter d’être partisan de la justice, il doit connaître les ressorts de la société qui lui permettront d’assurer la victoire de la justice. »2. Cinquante après, ce sont ces ressorts qu’il faut activer pour permettre la victoire, la rendre possible et même désirable par les citoyens épris de justice sociale, d’enjeux écologiques et de participation démocratique. Et non pas seulement tuer le match à défaut de le gagner.


1 série Baron noir, saison 3
2 Ma part de vérité (1969)

 

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