Archives de catégorie : Marie Grau

Suppressions de postes chez Danone : le dépit amoureux ?

Par Marie Grau

Le communiqué de presse de Danone du 23 novembre, annonçant la suppression de 1500 à 2000 postes dans « la première entreprise à mission cotée » est tombé comme un couperet sur sa réputation. Etait-ce bien la peine de se féliciter d’être différent encore fin juin, pour annoncer en novembre de la même année qu’on est finalement pas meilleur que les autres ?

Le pdg de Danone, comme à son habitude et celle de ses prédécesseurs, n’a pas manqué de fournir de nombreuses explications à la presse et au public-consommateur dont la clarté et la cohérence ne retirent rien à la déception ressentie. Voir Danone, la centenaire, la sociale, l’innovante se résoudre au plus grand plan de suppressions de postes de son histoire, c’est un constat d’impuissance dans le monde d’après. Et peut-être le coup d’envoi de plans sociaux violents et imminents.

On pourrait toutefois tirer quelques leçons de la situation.

La première est qu’à notre connaissance Danone n’a pas touché d’aides de la part de l’Etat depuis le début de la crise, y compris de chômage partiel. Elle n’a donc de compte à rendre à personne et à contrario l’Etat aurait dû imposer des engagements aux entreprises qui ont été ou sont encore soutenues.

Le deuxième est que l’entreprise à mission nous dit juste qu’elle évitera de se perdre dans le court-termisme à tous crins et le profit débridé, pour tenir compte d’objectifs sociaux et environnementaux. Ca n’en fait pas pour autant une coopérative ni un phalanstère. Si Danone a bien absorbé ses surcoûts covid (incluant des primes pour le personnel sur sites qu’il aurait été heureux de voir versées par bien d’autres) et soutenu ses prestataires, il arrive un moment où l’éclatement de son actionnariat, sa détention à près de 50 % par des acteurs non européens et la chute de son cours de bourse dans un marché très globalisé la rattrapent inévitablement.

La troisième leçon porte sur la nature du plan social à savoir le choix de supprimer des cadres et échelons managériaux intermédiaires. Sans remettre en cause les drames individuels dont on souhaite qu’ils soient évités, ni le professionnalisme des salariés qui seront concernés, cette simplification décisionnelle résonne fortement face aux critiques sur les lourdeurs qui ont entravé la gestion de la crise covid en France. On se rappelle ici les constats délirants de chefs de service de l’APHP (qui compte 100 000 salariés comme Danone au niveau mondial), dont une vaste partie d’administratifs contrôlant les soignants ce qui prive ces-derniers de moyens supplémentaires sans apporter aucune économie à la facture totale. Cette vision de « local first » que Danone indique vouloir mettre en place, pourrait être plus généralement, et pour toutes les structures, la juste reconnaissance de l’expertise de terrain par rapport à la prétendue expertise de bureaux.

Que faire pour nous alors ? Inévitablement, imposer des engagements et de la transparence aux entreprises aidées, pendant la crise mais aussi en temps normal. Certainement, réfléchir à la structure capitalistique de nos entreprises et à la participation de long terme des investisseurs institutionnels et des particuliers. Dès maintenant, envisager le terrain comme le berceau de l’expertise, pour l’entreprise mais aussi pour l’administration, et favoriser la mobilité à partir de là et non au-dessus.

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Participation citoyenne aujourd’hui : la démocratie participative dévoyée ?

Par Marie Grau


Convention citoyenne pour le climat, grand débat national, référendum d’initiative populaire, co-construction de projets, ateliers citoyens, budgets participatifs dédiés… on ne manque pas de mots pour se féliciter des nouvelles formes de participation des citoyens à la vie publique. Mais quelles efficacité et valeur pour ces initiatives politiques face aux taux d’abstention toujours croissants aux élections ? Face à cette forme de détachement persistant et profond envers les institutions, leurs représentants et la collectivité ? Face à ce qui est devenu un décrochage démocratique d’une large partie des citoyens ?

Quand la « démocratie participative », à la source de cet engouement, apparaissait sous les projecteurs français de la présidentielle de 2007, la participation à cette élection retrouvait pourtant son niveau de 1988 à près de 84 % aux deux tours. Ségolène Royal, à laquelle on doit reconnaître la vulgarisation de ce concept politique dans notre pays, écrivait alors sous les huées : « Je trouve très fécond de croiser l’expertise savante et l’expertise vécue, la réflexion des spécialistes et celle des citoyens. » Et développait plus précisément : « La démocratie de proximité me paraissait un leurre masquant mal le retour de la République des notables. »

Ceux qui ont eu la chance de vivre la démocratie participative dans sa version de 2007 ne pourront que témoigner de l’élan massif qu’elle avait suscité au-delà de la candidate du PS, grâce à des rencontres imposant aux gens de s’exprimer. Cette méthodologie novatrice ne devait pas accumuler les témoignages personnels dans un but démagogique comme on l’a caricaturé, mais bien faire parler chacun sur l’intérêt général à partir de ses questions et observations.

Depuis que la participation citoyenne s’est officiellement développée, c’est pourtant exactement cet objectif d’analyse venue des gens qu’on a perdu. Les contenus des débats, budgets, projets sont cadrés du haut vers le bas et les citoyens sont invités à s’exprimer sur les propositions qui leur sont faites. Les exemples ne manquent pas pour l’illustrer et on se souvient ainsi des critiques de la présidente de la commission nationale du débat public, Chantal Jouanno, contre la méthodologie choisie pour le grand débat national de l’année dernière : elle dénonçait une opération de communication à partir de questions posées par le gouvernement et non un réel débat à partir des questions que les Français voulaient traiter. Même erreur avec la convention climat dont on ne peut blâmer les participants très investis… mais pourquoi confier sa gouvernance, ses thèmes et le choix de ses intervenants aux sachants ? La plupart des budgets, projets et fantaisies co-constructives récents souffrent également de ce schéma : le politique propose et des gens réagissent dans le cadre ainsi déterminé.

Il est évident que ces mécanismes ne permettent en rien une participation active des citoyens qui se retrouvent le plus souvent consultés comme un panel pour une étude marketing. Mais plus grave encore : on y risque un effet pervers évident si des tiers intéressés, qui eux savent comment être écoutés dans le processus, parviennent à s’y nicher pour y faire valoir leurs objectifs propres. Finalement, c’est bien exactement ce que Royal dénonçait : la République des notables et des intermédiaires qui préemptent une approche qu’on prétend qualifier de citoyenne…

Dans ce dévoiement complet de la participation effective des gens aux décisions politiques, l’honnêteté exige de noter qu’on a perdu le beau mot de « démocratie ». Revenir à la source et écouter réellement chacun pourrait dès lors être une mission urgente pour la gauche afin de respecter la politique comme les électeurs.

Citations S Royal : Maintenant, Flammarion, avril 2007

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Rendre toute la culture au monde

Par Marie Grau

Première sortie, dernière à revenir, la culture est en profonde détresse face à la crise sanitaire et les annonces tardives du Président auront pour essentiel mérite de rassurer financièrement une partie des professionnels confrontés à d’incessants reports et annulations depuis plus de deux mois.

Ca ne suffira pas pour autant. La multiplicité des statuts – métiers – structures, propres au secteur et à ses industries, nécessiteront certainement d’autres aides, « quoi qu’il en coûte », pour secourir encore d’autres artistes et pour couvrir les frais fixes de nombreux lieux et activités qui ne sont pas entièrement subventionnés. Et malgré ces efforts, la culture restera en partie à terre tant que la distanciation sociale empêchera une immense part de ses entremêlements vivants entre artistes, techniciens, oeuvres, publics, émotions, découvertes.

Une société qui se voudrait plus forte « après » aurait pourtant tout intérêt à dépasser ces obstacles et s’appuyer sur une large émulation culturelle pour déconfiner les esprits, repenser les liens, décloisonner les habitudes, rendre plus rapidement une part de liberté au monde.

Une voie technique consisterait à consolider le foisonnement rapide et gratuit des offres en ligne déjà proposé par de très nombreuses structures (spectacles, musées, festivals…) en lui donnant une réalité numérique équitable. Ce cadre faciliterait notamment un accès matériel pour tous, une rémunération adaptée des acteurs, et une taxation globale des plateformes dont les intégrations au cas par cas sont fastidieuses et sources d’inévitables distorsions de concurrence.

Une voie parallèle indispensable devrait amplifier au plus vite les réouvertures progressives des lieux (librairies, médiathèques, galeries…) en les accompagnement de celles de tous les musées et monuments qui maillent notre territoire. Ces derniers disposent le plus souvent d’espaces vastes, balisables, et pour les plus importants de systèmes de réservations horaires gérant leurs flux. Sans la cohue des touristes, ils sont une véritable opportunité de visites pour de nouveaux publics de proximité et d’enseignements artistiques. Ils pourraient aussi, selon leurs possibilités, accueillir des artistes en résidence et au projet, faisant alors de cette période de suspension une occasion de malaxer les disciplines et la création.

Ces propositions ne répondront pas au problème saillant des salles de cinéma et de théâtres ni à celui de leurs lourdes productions.

Mais elles seraient un signe aux artistes et aux citoyens, pour rendre à la culture sa place intrinsèque.

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