13 mai 2019

Qui aurait pu le prédire ?

Par Julien Dray

Six mois, 26…27…28…semaines… Qui aurait pu le dire ? Quel fin politique, quel éditorialiste affuté, quel expert aurait pu anticiper la durabilité de ce mouvement? Elle ne se dément pas !

Qui aurait pu imaginer qu’à partir d’une injustice fiscale de trop, on en arrive, six mois plus tard, à une structuration sociale du peuple des oubliés par lui-même ?

Qui aurait pu croire qu’après tant de discrédits, tant de manipulations, tant de désinformations, tant de mensonges, tant de violences verbales et physiques à leur égard, les Gilets jaunes soient encore aujourd’hui le premier sujet de conversation des Français et que leur détermination demeure intacte ?

Qui aurait pu accepter, Il y a six mois, que l’on s’en prenne aux libertés publiques pour dissuader les citoyens de participer à des manifestations, pour empêcher, limiter, voire interdire un droit fondamental ?

Qui aurait pu anticiper la frilosité des partis, des syndicats et des mouvements de gauche à soutenir un mouvement qui revendique la justice sociale, la justice fiscale, la défense des services publics, la reconnaissance de leur réalité vécue, la dignité pour tous ?

Qui aurait pu comprendre que la gauche réformiste, plutôt que de se servir de cette expression populaire pour engager sa refondation, l’ait jusqu’à présent ignorée lorsqu’elle ne l’a pas critiquée ou rejetée ?

Qui aurait pu prévoir qu’à la faveur d’un Premier mai, les Gilets jaunes se retrouvent associés au cortège de la Fête des travailleurs, dans une convergence naissante des luttes ?

Qui aurait pu dire que ce peuple là soit, à la fois indigné d’être la première victime d’une politique écologique injuste et, à la fois conscient des enjeux environnementaux, présents y compris dans les manifestations contre le réchauffement climatique ?

Qui aurait pu penser qu’une demande d’égalité ne fasse pas écho, ne résonne pas davantage dans les milieux où l’on se dit progressistes ?

Qui aurait pu dire que ce mouvement s’affranchissant de tous les codes, refusant la mainmise des politiques, rejetant toute appartenance à une doctrine de droite ou de gauche , perturbant par leur mode d’action innovant les formes dépassées des corps intermédiaires provoquerait un tel bouleversement idéologique ? Un tel rejet d’une partie des inclus ? Un tel soutien populaire ? Une mobilisation inédite ? Autant de réactions nationales et internationales ?

Qui ne peut encore ignorer aujourd’hui que ce mouvement est un révélateur ?

Révélateur de nos erreurs passées. Révélateur du décalage entre « bien-pensants » et citoyens. Révélateur d’un besoin de reconnaissance, de justice, d’égalité. Révélateur aussi d’un besoin de fraternité à l’opposé de l’individualisme dans lequel pourtant il a pris racine.

Ce mouvement est surtout symptomatique de cette partie du peuple que l’on noie sous un vocable « classe moyenne inférieure », qui côtoie la précarité et la pauvreté, qui a perdu l’illusion d’un ascenseur social inexistant.

Mais cette partie du peuple est décidée à faire savoir, à faire valoir par sa diversité, à dire à sa façon qu’il veut, qu’il doit, qu’il va être partie prenante du récit français auquel, jusque là, il n’était invité qu’en tant que spectateur.

Il paie trop cher sa place. Il veut en avoir pour son argent. Quoi de plus normal ?

Julien Dray 

 

 

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