11 juillet 2018

Lorsque l’Europe cède à l’appel du pire

Par Julien Dray

On en fait la triste expérience sur l’ensemble du continent : l’idéologie savamment perfusée par les tenants des droites les plus extrêmes a déjà produit ses effets.

Alors que l’idée Européenne, basée sur la réconciliation et la paix, l’échange et la solidarité, le rapprochement des cultures et le développement d’intérêts communs, alors que cette partie du monde a largement participé, depuis la CECA jusqu’à il y a peu, à la traduction universelle de la déclaration des droits de l’homme ; nous voici dans un moment charnière où le mal très ancien de l’enfermement sur soi-même et l’égoïsme nationaliste reprend le dessus.

Ne nous y trompons pas : Quelques pays historiques, et parmi eux les fondateurs, se portaient garants des valeurs sur lesquelles fut scellée la paix. Au premier chef, L’Allemagne et la France représentaient un rempart aux dérives sectaires, aux antagonismes de l’histoire que nous pensions avoir définitivement enterrés.

Or, on le constate aujourd’hui, le rempart allemand vient d’être rompu. La crise migratoire aura été le révélateur de ce retournement historique. Il y en eut très peu pour critiquer l’initiative courageuse de la chancelière allemande lors de l’arrivée massive de migrants originaires de régions en guerre ou sous le jouc de mouvements politiques extrémistes se réclamant de l’Islam ; il y en eut très peu et cependant, ceux là entre autres, n’auraient-ils pas permis, à contrario de leur propre volonté sans doute, l’émergence ou la remarquable avancée des partis du rejet de l’autre ?

Il n’y a plus de rempart quand dans le même temps Madame Merkel cède, dans son pays, à la partie la plus réfractaire à toute approche humaniste de la question migratoire et qu’elle est rejointe dans cette défaite idéologique par le partenaire principal de sa coalition : le SPD ; le parti social démocrate qui, pour d’obscures raisons politiques, abandonne ainsi des valeurs sur lesquelles il était sensé se construire.

S’agit-il d’un manque de courage ? s’agit-il d’un calcul électoraliste ? S’agit-il de protéger encore et toujours des intérêts économiques ? S’agit-il d’une sincère conversion ? D’une peur mal maîtrisée ? A-t-on conscience qu’en faisant sauter le rempart sur cette question, on ouvre grand une porte aux sectarismes, on laisse entrer toutes les théories identitaires ? On ferme peut-être la porte à l’humain ? Pour garantir la paix ? mais quelle paix ?

L’Allemagne avait depuis longtemps pris le leadership en Europe ; depuis que l’économique et la finance étaient devenu les repères principaux, sinon les seuls, de notre Europe. Ce pays, historiquement doté, à la fin de la dernière guerre, d’un modèle social d’exception, comme ce fut le cas en France avec le CNR, a progressivement démantelé celui-ci, le donnant en offrande sur l’austère hôtel de la raison budgétaire. Elle y a certainement perdu par trop de sa vocation en matière de culture et de solidarité.

L’Allemagne avait une volonté chevillée au corps ; celle de s’appuyer sur l’union Européenne pour se reconstruire et garantir la paix. Elle l’a toujours mais cette volonté semble avoir changé de nature.

L’Allemagne avait depuis l’origine créée avec la France, ce couple moteur d’un continent qui cherchait à étendre son influence et son modèle. Force est de constater que ce couple n’a jamais aussi bien fonctionné que lorsque les deux pays étaient dirigés par des partis normalement antagonistes ; on se souvient de l’amitié entre un Giscard de droite et un Schmidt de gauche, on se souvient plus encore de celle, plus prégnante, entre Mitterrand et Kohl. Ces oppositions idéologiques contradictoires n’empêchèrent guère, et même elles les accélérèrent, des avancées très importantes.

Ce serait certes réduire les choses que de ne les traduire que par cet état de faits. On pouvait cependant imaginer qu’à l’instar des systèmes dotés de contre pouvoirs, il était possible de trouver compromis ou consensus. Ceci ne fonctionnait que parce qu’il y avait un moteur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

La mondialisation a changé le jeu et rabattu les cartes. Petit à petit, les pays les plus régulateurs, les plus re-distributeurs, les plus égalitaires, se sont convertis au libéralisme économique et ont ainsi abandonné des pans entiers de leur protection sociale.

N’était-ce pas dans ces modèles que nous avions les fondations de la paix ? La volonté de faire du citoyen, la vitrine de la prospérité continentale, telle qu’elle l’a été pendant une longue période d’après guerre, n’était-ce pas le ciment d’un humanisme à partager et à étendre ? devons nous jeter ce vieux monde là en pure perte pour les citoyens mais pour beaucoup de profits à quelques uns ?

On comprend l’isolement du président Français ! ne viendrait-il pas du fait que, plutôt que d’exercer le contre pouvoir aux pires dérives identitaires, sectaires, xénophobes ou antisociales que L’Europe ait connu depuis 1945, Emmanuel Macron adopte tous les codes de l’individualisme et concentre son action sur le « nouveau monde » de la mondialisation financière, ajoutant ainsi au désarroi citoyen ici et ailleurs.

Le fragile paravent, feu de paille, des propositions sur l’écologie ou le budget communautaire ne convainc plus personne parmi nos partenaires. C’est un échec assez considérable et on voit mal comment il ne se confirmerait pas.

Sauf si, on peut rêver !

Soit il change diamétralement de stratégie et participe à rendre au continent, lui l’Européen convaincu, sa vocation initiale, humaniste et sociale, en proposant des mesures concrètes que l’on pourrait lui souffler ; soit la gauche, les gauches européennes sortent de leurs postures du compromis délétère et, avec l’appui des citoyens du continent, retrouvent leur tenue de combat idéologique et culturelle.

Heureusement, il existe encore, en Allemagne et ailleurs des poches de résistance. Les sociaux démocrates allemands par exemple sont partagés sur l’attitude à suivre. Cette résistance, à ce qui se voudrait inéluctable, a besoin de relais partout en Europe.

Nous maintenons donc que l’organisation d’une conférence internationale citoyenne sur la question migratoire est de la plus haute importance. Son objectif ? Bâtir un programme commun de gestion des flux migratoires.

Ce faisant la gauche ne serait plus réduite à un rôle de spectateur. En allant de l’avant, en parlant d’une voix forte, portée, soutenue et suivie par un large mouvement citoyen, la gauche européenne poserait les bases d’un programme politique basé sur ses valeurs et ne serait plus jamais tentée ou contrainte, par impuissance, de se rallier aux positions contre nature de la droite pour éviter l’extrême droite !

C’est à partir de cela que nous pourrons à nouveau marquer l’histoire, tracer des perspectives, retrouver les fondations d’une Europe pérenne, forte et solidaire, ouverte sur le monde.

Julien Dray 

 

 

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