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Le billet d’humeur de – Boris Faure – « Michiiiiiigaaaaaaan »

par Boris FAURE

Je prenais l’air frais de l’automne sur mon balcon quand j’ai entendu ce cri altérer la quiétude de ma banlieue bourgeoise et ethniquement homogène de bruxelles : ça faisait « Michiiiigaaaaaaan » de façon prolongée.

Cela venait de chez le voisin d’en face. Celui qui a un grand panneau de basket devant chez lui.

« Michiiiiiiigaaaaan » ça faisait dans un bruit de gorge rauque et profond.

Ne me prenez pas pour le dernier des paranos mais sur le coup j’ai cru à une attaque islamiste et je me suis dissimulé derrière mes plantes en pot.

Après les jeunes, après les amateurs de feu d’artifice, après les croyants, après les profs, ils s’en prenaient maintenant aux amateurs de baskets. Rien ne nous sera donc épargné !

Et le cri continuait de plus belle dans un crescendo imperceptible. Même un orgasme simulé, et j’en ai entendu et produit des nombreux je peux vous le dire, ne produirait pas le même effet sonore

« Michiiiiiigaaaaan »

Le pavillon du voisin paraissait calme pourtant jusque là. Je voyais le scintillement de la télé à travers ses rideaux blancs ajourés. Ses poubelles étaient sorties, bien rangées à côté de sa boîte aux lettres.

John Smith est un voisin organisé et paisible d’ordinaire.

Mon fils a pénétré lestement sur le balcon à ce moment là. « Biden a gagné. Le Michigan est pour lui ».

J’ai poussé un ouf de soulagement. C’était donc ça ! Mon esprit avait complètement occulté l’élection. Ce n’était donc QUE ça.

Le cri se poursuivit un instant, toujours aussi perçant mais nettement moins troublant. « Michiiigaaaann ». Je vis alors la porte du voisin s’ouvrir. John, en tong et maillot des Lakers sur le dos avançait lourdement sur sa pelouse un sac de poubelle jaune dans une main dans l’autre une bière Jupiler. Même les américains consomment parfois local !

Il avait cessé de crier et portait un énorme sac poubelle jaune. Le tri sélectif réserve cette couleur au carton ici dans la capitale européenne. Des emballages de pizza sûrement. Quand il m’aperçut sur mon balcon john leva prestement son pouce géant. Comme il était incongru de faire de l’auto-stop à cette heure là, devant chez lui, et en tong, je compris qu’il s’agissait d’un geste de victoire à mon attention.

Je levais timidement mon pouce nain et opinait du chef. Biden avait gagné certes. Et je ne voulais surtout pas vexer mon voisin démocrate expatrié et américain. Le bon voisinage ça compte. À bruxelles comme des deux côtés de l’Atlantique.

J’ai eu ensuite toute la soirée pour réfléchir. Une victoire démocrate et j’avais donc le cœur sec ? Étais-je vraiment de gauche ? Même après ma troisième bière l’interrogation subsistait. Mon fils passait en revue sur sa tablette les informations sur cette victoire qui avait eu bien du mal à se dessiner mais qui était certaine désormais. Sur le site de Mediapart Même Edwy Plenel ne semblait pas mécontent. Il plissait puis écarquillait les yeux comme Kaa le serpent du livre de la jungle ce qui chez lui est signe de satisfaction mesurée. C’est le stade le plus avancé de l’émotion chez un trotskiste.

Dans mon lit ensuite ce fut l’insomnie. Vers 5h du matin j’eus cette soudaine illumination quand mon plus jeune fils se leva pour aller aux toilettes en allumant le couloir comme pour un interrogatoire de police : Un démocrate momifié c’est toujours mieux qu’un républicain baltringue et dangereux. Voilà.

J’étais au mieux capable de célébrer une « Droopy Victory » en marmonnant un « you Know what ? i’m happy » avec la tête de six pieds de long qui dit le contraire.

Comme J’avais promis une chronique à julien Dray et que la nuit était foutue j’ai repoussé les deux couettes IKEA qui dorlotent mon corps délicat (luxe petit-bourgeois à ma portée) et je me suis mis à rédiger ces quelques lignes :

Je pensais à la moustache féroce de Plenel en les écrivant. Ma prose avait des accents de commissaire politique. Je m’imaginais clamer cette analyse avec un accent russe et méchant à La Tribune du Bureau national du Parti socialiste face à un Olivier Faure un peu effrayé. Même Carlos Da Silva énervé ne fait pas aussi peur !

Ne nous y trompons pas, camarades ! . Les Etats-Unis resteront quoi qu’il en soit une super puissance branlante bâtie sur un modèle multiculturel qui a bien du mal à lutter contre une ségrégation sociale et raciale effrayante !

Une nation sur-armée qui se défile face au rôle de gendarme du monde que la fin de la guerre froide lui avait assigné ! Et un pays qui aime la poudre au point de laisser sa jeunesse acheter des armes de guerre et de la coco qui rend jobard sur le net !

Et vous croyez sincèrement que la victoire de Biden va changer ces fondamentaux là ?

Je suis descendu dans la cuisine avec mon papier. Juju serait content je crois.

La maison était paisible. Tout le monde dormait encore. Je touillais mon café d’une main distraite, lisait les infos sur la tablette pendant que le camion poubelle venait cueillir dans le petit matin blême les reliquats décomposés de nos consommations satisfaites.

Je continuais un peu à penser comme Edwy Plenel, bigre. Faudrait que j’en parle à mon psy brésilien. Il a toujours réponse à tout le Carioca.

Le Monde listait les grands dossiers internationaux qui attendaient Biden.

« Réintégration dans l’accord de Paris, « redynamisation » des relations OTAN UE, retour à plus de multilateralisme dans les relations avec notre vieux continent »

Et c’est à ce moment là que j’ai eu un flash ! j’avais oublié de sortir ma poubelle jaune !
l’Amérique montre parfois l’exemple. Pour assainir la démocratie il faut parfois commencer par sortir les poubelles.

Et merde. Je fais encore du Edwy Plenel. Je vais devoir me faire exorciser.

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